Après dix jours d’intense effervescence autour de VivaTech, l’écosystème français de la technologie enchaîne sans reprendre son souffle. Une semaine chargée qui concentre trois opérations majeures : l’acquisition de Vibe par Walmart, le tour de table colossal d’Alan et l’entrée en Bourse du Slip Français. Trois mouvements distincts qui révèlent les ressorts profonds de la French Tech contemporaine et ses capacités à générer de la valeur, même dans un contexte économique mouvant.
Vibe vendue à Walmart : quand l’innovation française alimente les géants américains
Le rachat de Vibe par Walmart pour environ 1,4 milliard de dollars constitue une sortie de prestige pour les fondateurs et les investisseurs français impliqués. Six mois seulement après avoir levé 50 millions de dollars en série B, la startup dirigée par Franck Tetzlaff et Arthur Querou – respectivement ancien CTO de Doctolib et fondateur d’Appinest – bascule dans le giron du géant américain.
Cette trajectoire n’étonne pas ceux qui suivent la carrière des deux entrepreneurs. Tetzlaff et Querou ne sont pas novices en matière de cession réussie : ils avaient déjà cédé KMTX à Seedtag en 2022, avant de repartir de zéro avec Vibe. Cette fois-ci, le pari s’avère gagnant à grande échelle. La plateforme revendique aujourd’hui 227 millions de dollars d’ARR (chiffre d’affaires annuel récurrent), soit plus du double du niveau enregistré douze mois auparavant.
L’impact pour les fonds français : un renforcement du cycle de réinvestissement
Les fonds tricolores Elaia et Singular, entrés au capital lors des tours antérieurs, engrangent un exit de référence. Cette récupération de capital liquide actionne directement le cycle de réinvestissement au sein de l’écosystème : l’argent frais redéployé nourrit la prochaine génération de projets prometteurs. C’est le mécanisme classique, mais efficace, de la création de richesse dans les écosystèmes tech.
Néanmoins, une question persiste sur le plan stratégique : Walmart consolide depuis plusieurs années sa propre plateforme publicitaire, Walmart Connect, pour rivaliser directement avec Amazon Ads. La technologie acquisitrice provient de France. Ce schéma répété – où les innovations européennes enrichissent les champions américains – souligne une tension structurelle de l’économie numérique contemporaine. Pour autant, l’exit génère une liquidité bienvenue dans un contexte où Walmart fait l’acquisition de Vibe, consolident la position des fonds tricolores sur la scène internationale.
Alan franchit le cap : 480 millions d’euros pour un champion aux ambitions mondiales
Si Vibe incarnait une belle sortie, Alan représente l’exemplarité du champion en devenir. Trois mois après avoir levé 100 millions d’euros et attiré Kylian Mbappé dans son actionnariat, la licorne française boucle un nouveau tour de 480 millions d’euros à une valorisation de 5,5 milliards d’euros. Voilà sans doute l’une des levées de fonds record de l’année pour une startup non directement liée à la vague IA.
Ce qui rend cette opération remarquable, ce n’est pas tant l’ampleur de la collecte que la qualité des signaux économiques émis. Alan affiche la rentabilité en France, son marché domestique le plus important. L’entreprise revendique 787 millions d’euros d’ARR, avec une croissance de 54 % annuelle, plus d’un million d’adhérents et 37 000 clients en tant qu’entreprises ou organismes publics. Sur le plan mondial, malgré un déficit résiduel, Alan table sur la rentabilité du groupe d’ici 2027.
Discipline financière et ambitions internationales : le nouveau standard de la French Tech
Où réside la singularité d’Alan parmi les jeunes pépites françaises ? La combinaison d’une croissance maîtrisée, d’une rentabilité progressive, et d’une stratégie internationale déjà concrètement engagée. Les premiers jalons sont posés en Belgique, en Espagne et au Canada. Le déploiement transfrontalier n’est pas un exercice théorique, mais une réalité opérationnelle.
Dans un contexte où les levées massives sont devenues plus rares et plus sélectives, Alan incarne le profil que le marché des investisseurs récompense désormais : une croissance soutenue doublée d’une discipline financière croissante, une ambition internationale crédible, et la capacité à transformer un secteur complexe – l’assurance santé – en proposant une expérience client réinventée. Avec Mbappé en tant qu’ambassadeur de prestige, l’entreprise dispose également d’une visibilité culturelle sans précédent pour une licorne de santé numérique.
Jean-Charles Samuelian-Werve et Charles Gorintin construisent progressivement ce que la French Tech cherche depuis longtemps : un champion capable de dépasser son marché national et de rivaliser à l’échelle globale.
Le Slip Français en Bourse : quand le Made in France frappe à la porte d’Euronext
L’introduction en Bourse du Slip Français prévue le 14 juillet surprend au premier abord. La marque de sous-vêtements masculins ne coche pas les cases habituelles d’une IPO : pas de forte croissance hyperbolique, pas de disruption technologique façon IA, pas de modèle SaaS B2B à récurrence infinie. Et pourtant, sous la direction de Guillaume Gibault, l’entreprise franchit cette étape décisive.
L’après-Covid a été compliqué : le chiffre d’affaires a chuté après 2020, frappé par les aléas du commerce de détail et les perturbations logistiques mondiales. Mais Le Slip Français a su rebondir en s’appuyant sur une stratégie de positionnement souverain et d’identité nationale réaffirmée. Les opérations de défense du Made in France, comme celle de 2023, ont renforcé la trajectoire.
Une levée de capital singulière : 5 millions d’euros d’actions nouvelles
L’entreprise vise une levée de 5 millions d’euros via l’émission d’actions nouvelles, complétée par une cession de titres existants estimée à 7 millions d’euros. L’approche marketing, fidèle à la marque, joue sur l’implication citoyenne : les Français sont invités à « mettre leur Slip en actions », incarnant une forme de capitalisme participatif nostalgique et séduisant.
Cette cotation sur Euronext Growth – le compartiment dédié aux petites et moyennes entreprises – survient dans un contexte de regain d’intérêt pour la souveraineté économique. Les précédentes introductions de la French Tech, notamment OVHcloud et Believe, n’ont pas rencontré l’engouement espéré. Le Slip Français tentera de tracer une voie différente, appuyée sur un récit national authentique plutôt que sur des projections de croissance vertigineuses.
Tibi 3 : l’armature financière de la Tech européenne pour les années à venir
Ces trois opérations – Vibe cédée, Alan levée, Le Slip Français cotée – s’inscrivent dans un contexte institutionnel plus large : la troisième phase de l’initiative Tibi (Tech in Blue) mobilise 13 milliards d’euros d’engagements pour financer l’innovation et la technologie européenne.
Ce programme de financement structurel répond à une préoccupation stratégique : l’imprévisibilité des décisions de Washington et la concentration croissante de la puissance technologique entre les mains de quelques géants américains. Disposer de champions européens mieux capitalisés devient un enjeu de souveraineté numérique et économique.
Impulsions contradictoires mais complémentaires
La semaine post-VivaTech concentre donc des mouvements apparemment divergents : une acquisition par un géant américain (Vibe), un tour de table massif pour un champion européen (Alan), et une introduction en Bourse fondée sur l’identité locale (Le Slip Français). Ces trois trajectoires racontent cependant la même histoire : la French Tech génère de la valeur, attire des capitaux internationaux, et dispose de personnalités entrepreneuriales remarquables.
Pour que ce moment soit véritablement porteur, il importe que les sorties comme celle de Vibe ne se transforment pas systématiquement en richesse captée par les grandes corporations américaines. La dynamique de Tibi 3 offre un contrepoids institutionnel à cette tendance. Alan, avec sa trajectoire maîtrisée et sa prise d’envergure mondiale, représente le modèle vers lequel il convient de tendre.
La question demeure : la French Tech parviendra-t-elle à bâtir régulièrement des poids lourds mondiaux, ou continuera-t-elle de fournir des technologies et des talents aux champions californiens ? Cette semaine encourage. Elle ne résout pas la question.
Pour approfondir les enjeux de gouvernance et de structure financière de ces opérations, consulter les analyses sur les clauses essentielles des pactes d’actionnaires permet de mieux comprendre les arbitrages négociés en coulisses lors de tels tours de table.
